Modèle Open-Source vs. Propriétaire

Le monde du logiciel repose sur deux grands modèles de développement et de distribution : le modèle open-source (ou logiciel libre, à code source ouvert) et le modèle propriétaire (ou logiciel fermé).
Ces deux approches coexistent dans l'industrie informatique et sont souvent perçues comme opposées. Pourtant, elles sont de plus en plus intriquées et complémentaires, chaque modèle apportant ses avantages spécifiques au paysage technologique actuel.

Dans ce cours, nous allons définir ces deux modèles, retracer leur évolution historique, comparer leurs principes (licences, développement, modèles économiques), et analyser leurs avantages, inconvénients et complémentarités. Des exemples concrets de logiciels open-source et propriétaires illustreront ces notions. Enfin, nous aborderons pourquoi la coexistence -- et donc la survie -- du modèle propriétaire reste importante même à l'ère du tout open-source, en corrigeant au passage certaines idées reçues.


Définition du modèle open-source (logiciel libre)

Un logiciel open-source (open source software ou logiciel libre) est un logiciel dont le code source est librement accessible et modifiable par tous. L'éditeur publie son code sous une licence libre (conforme à la définition de l'Open Source Initiative ou aux quatre libertés du logiciel libre définies par la FSF).
Concrètement, cela signifie que tout utilisateur a le droit d'étudier, de modifier et de redistribuer le programme. On peut ainsi adapter les fonctionnalités ou en ajouter de nouvelles selon ses besoins.
Cette ouverture du code permet une collaboration communautaire : développeurs individuels et organisations peuvent contribuer aux améliorations.

Il convient de noter la subtile distinction historique entre logiciel libre et open source.

En pratique aujourd'hui, les deux termes sont souvent utilisés de manière interchangeable.
L'idée centrale reste que, contrairement au propriétaire, l'éditeur ne garde pas le code source secret ; au contraire, il le divulgue et en autorise la diffusion, afin de mutualiser les efforts d'amélioration du logiciel (approche open source visant la qualité et l'innovation) ou par principe de liberté d'usage et de partage (approche du logiciel libre).

Un logiciel open-source est généralement gratuit d'accès (au moins dans sa version de base), mais libre ne veut pas forcément dire gratuit dans tous les contextes. La licence peut autoriser la commercialisation de services autour du logiciel (support technique, intégration, formation, hébergement, etc.) pour assurer sa rentabilité, sans remettre en cause la liberté d'accès au code. De nombreux projets libres prospèrent ainsi grâce à des entreprises offrant des services payants liés à l'open-source.


Définition du modèle propriétaire (logiciel fermé)

Un logiciel propriétaire est un logiciel distribué sous une licence exclusive par son éditeur, qui conserve le contrôle total sur le produit et son code source. Le code source n'est pas divulgué publiquement ; il reste secret et protégé juridiquement (droit d'auteur, brevets). L'utilisateur final n'obtient qu'un droit d'utilisation restreint via un contrat de licence (CLUF) et n'est pas autorisé à copier, modifier ou redistribuer librement le logiciel. Seul le propriétaire du logiciel peut apporter des modifications ou des mises à jour au code.

En pratique, un logiciel propriétaire ne permet pas d'exercer les "quatre libertés" du logiciel libre : l'utilisateur ne peut pas toujours exécuter le programme pour n'importe quel usage, ni accéder au code source, ni redistribuer le logiciel, ni publier des versions modifiées. Des verrous techniques (code obfusqué, verrou DRM) et juridiques sont souvent en place pour empêcher l'ingénierie inverse ou la modification non autorisée. Par exemple, le système d'exploitation Microsoft Windows est un logiciel propriétaire -- son code est fermé et seul Microsoft peut légalement le modifier ou y ajouter des fonctionnalités.

Souvent, le modèle propriétaire s'accompagne d'une commercialisation classique : vente de licences (montant fixe ou abonnement) pour utiliser le logiciel, éventuellement déclinées en éditions différentes. L'éditeur garde la maîtrise de la diffusion (copies payantes, limitations d'installation, etc.) afin de rentabiliser ses investissements en développement. Pour l'utilisateur, "acheter un logiciel" signifie en réalité acheter un droit d'utilisation selon les termes imposés par l'éditeur, plutôt qu'acquérir la propriété du programme lui-même.


Historique et évolution des deux modèles

Historiquement, les premiers logiciels (années 1960-70) étaient souvent partagés librement dans les milieux académiques et les laboratoires, le concept de licence propriétaire n'étant pas encore formalisé.
Avec la croissance de l'industrie du logiciel dans les années 1980-90, le modèle propriétaire est devenu dominant commercialement : des éditeurs comme Microsoft, Oracle, Adobe ont bâti leur succès sur la vente de logiciels fermés, gardant un contrôle exclusif sur leurs produits. À la même période, en réaction, le mouvement du logiciel libre a émergé (fondation de la Free Software Foundation en 1985, licence GPL en 1989) prônant le libre accès au code et le partage. Dans les années 1990, le terme open source a été proposé pour rendre ces idées plus attrayantes pour les entreprises, avec la création de l'Open Source Initiative en 1998.

Il y a eu une époque où la rivalité entre open-source et propriétaire était vive -- on se souvient par exemple qu'au début des années 2000, Microsoft voyait Linux comme un menace (Steve Ballmer qualifiait Linux de "cancer" en 2001). Cependant, les deux modèles ont évolué vers davantage de complémentarité. Linux et les logiciels libres ont gagné en maturité et en parts de marché (notamment dans les serveurs, le web, les smartphones), poussant même les géants du propriétaire à s'impliquer dans l'open-source.

Au fil du temps, beaucoup d'entreprises ont changé de stratégie : par exemple, Microsoft et IBM, anciennement défenseurs farouches du tout-propriétaire, sont devenus aujourd'hui deux des plus grands contributeurs de projets open source au monde. Microsoft compte ainsi plus de 4 000 de ses employés contribuant activement à des projets open-source, soit près du double de contributeurs de Google (~1 850) ou de Red Hat (~1 549) en 2018. Ce revirement illustre que même les acteurs du logiciel propriétaire reconnaissent désormais l'importance de l'open-source. Des événements marquants l'ont symbolisé : Microsoft a ouvert le code de .NET et de Visual Studio Code, a racheté la plateforme GitHub en 2018, et a même rejoint l'Open Invention Network pour protéger Linux. IBM a, de son côté, racheté Red Hat (leader des distributions Linux commerciales) la même année.

Aujourd'hui, on observe qu'il n'y a plus de séparation étanche entre les deux mondes. De nombreux logiciels commerciaux propriétaires intègrent des briques open-source, et inversement des entreprises publient en open-source certains composants de leurs produits. On parle parfois de modèles "mixtes" ou mixed-source : un éditeur peut ouvrir une partie de son logiciel (par exemple des modules ou une ancienne version), tout en conservant une autre partie en code fermé. L'industrie a compris qu'elle pouvait bénéficier du "meilleur des deux mondes" en combinant innovation communautaire et différenciation commerciale.


Modèles économiques et viabilité

Comment gagne-t-on de l'argent avec ces deux modèles ?
La question de la viabilité économique est centrale, notamment pour l'open-source.

Du côté propriétaire, le modèle économique est traditionnel : l'éditeur investit dans le développement et se rémunère en facturant des licences d'utilisation, des abonnements, ou des services associés (support, mises à jour). Le code fermé garantit que seul l'éditeur peut commercialiser le logiciel -- un monopole légal qui protège ses revenus. Ce modèle a longtemps été perçu comme plus rémunérateur, car chaque copie utilisable du logiciel est payante ou contrôlée. De plus, l'éditeur peut proposer différentes éditions (standard, professionnelle, entreprise) pour segmenter le marché et maximiser les rentrées. Bref, le modèle propriétaire vise à capturer la valeur créée par le logiciel en la monétisant directement auprès des utilisateurs.

Pour l'open-source, le logiciel en lui-même est gratuit dans la plupart des cas -- n'importe qui peut le télécharger sans payer de licence. Le modèle économique doit donc être indirect. Plusieurs stratégies existent :

Malgré ces modèles, la viabilité de l'open-source reste un défi. De nombreux projets libres, surtout les plus petits, reposent sur du bénévolat et peuvent souffrir de manque de ressources. Certaines startups open-source, confrontées à la difficulté de monétiser un produit gratuit, ont choisi d'resserrer leurs licences ou d'adopter un modèle plus propriétaire pour survivre. On l'a vu récemment avec des entreprises comme Elastic (moteur de recherche Elasticsearch), MongoDB ou HashiCorp : elles ont modifié leurs licences open-source vers des formules plus restrictives afin d'empêcher les géants du cloud de "profiter" gratuitement de leur travail sans contribuer en retour. En effet, un risque du modèle libre est qu'un tiers (par ex. Amazon Web Services) prenne le logiciel open-source et le commercialise lui-même comme service, privant l'éditeur original de revenus. Pour se protéger et pérenniser leur activité, ces entreprises ont parfois fermé une partie de leur code ou exigé des licences commerciales pour certains usages. Cela illustre que, sans une stratégie économique solide, un projet open-source peut avoir du mal à financer son développement à long terme.

En résumé, le modèle propriétaire génère directement des revenus par la vente de droits d'utilisation, tandis que le modèle open-source monétise indirectement via des services ou des versions additionnelles. Beaucoup d'entreprises optent aujourd'hui pour un modèle hybride où elles contribuent à l'open-source (pour l'adoption et l'innovation) tout en conservant des offres propriétaires rentables pour soutenir l'activité.


Intrications et complémentarité entre open-source et propriétaire

Loin de s'exclure mutuellement, les univers open-source et propriétaire sont désormais fortement interconnectés.
Voici quelques aspects de cette complémentarité :

En somme, loin d'être disjoints, les deux modèles s'enrichissent mutuellement. L'open-source fournit une base commune, flexible et partagée, tandis que le propriétaire apporte des investissements, du support et parfois une finition orientée utilisateur final ou métier spécifique. Le "meilleur des deux mondes" se retrouve dans de nombreuses solutions actuelles, et la plupart des grands acteurs misent sur les deux tableaux. Aucun des deux modèles ne semble appelé à remplacer totalement l'autre à court terme -- ils ont chacun un rôle clé dans l'innovation et l'économie du logiciel.


Avantages et inconvénients comparés

Regardons plus en détail les points forts et limites de chaque modèle de manière comparative :

➤ Avantages du modèle open-source :

➤ Inconvénients / limites du modèle open-source :

➤ Avantages du modèle propriétaire :

➤ Inconvénients / limites du modèle propriétaire :

En synthèse, aucun des deux modèles n'est parfait et le choix dépendra du contexte, des besoins et des ressources de l'organisation. C'est pourquoi aujourd'hui, la plupart des entreprises adoptent un équilibre : elles profitent de l'open-source là où cela apporte un gain (mutualisation, réduction de coûts, flexibilité) et recourent à des solutions propriétaires là où elles jugent cela nécessaire (support, applicatifs métier spécifiques, etc.).


Exemples concrets de logiciels open-source et propriétaires

Pour mieux illustrer la différence entre les deux modèles, voici quelques exemples marquants de logiciels open-source versus logiciels propriétaires, dans divers domaines :

Chaque paire d'exemples illustre comment des alternatives open-source existent face à des produits propriétaires bien établis. Le choix dépend souvent des besoins spécifiques (ex. Blender convient à beaucoup de studios indépendants, mais Pixar utilisera Maya avec support Autodesk) et de l'écosystème (Photoshop reste demandé dans certaines filières, bien que GIMP soit suffisant pour d'autres). Pour un technicien systèmes/réseaux (TSSR/AIS), on voit bien par exemple l'opposition Windows vs Linux, VMware vs KVM, etc., qu'il est crucial de comprendre pour naviguer entre ces mondes.


Synthèse

Le modèle open-source et le modèle propriétaire constituent deux approches complémentaires de la production logicielle. L'open-source incarne la philosophie du partage, de la transparence et de la collaboration, ce qui accélère l'innovation technologique et donne aux utilisateurs un pouvoir sans précédent sur les outils qu'ils utilisent. Le propriétaire, lui, assure un cadre structuré où un éditeur peut investir lourdement, offrir des garanties (support, stabilité, sécurité) et affiner l'expérience utilisateur, en échange d'un contrôle renforcé et d'une monétisation directe.

Plutôt que de s'opposer frontalement, ces deux modèles ont appris à coexister et même à se nourrir l'un l'autre. Le succès phénoménal de l'open-source n'aurait pas été possible sans la participation d'entreprises qui, par ailleurs, tirent profit de logiciels propriétaires -- et inversement, l'efficacité de nombreux logiciels propriétaires repose sur des briques open-source éprouvées. Dans la pratique, on assiste à un rapprochement : les entreprises cherchent le meilleur équilibre ("best of both worlds"), combinant logiciels libres pour leur flexibilité et coûts réduits, et logiciels propriétaires lorsque le besoin de support, de fiabilité contractuelle ou de fonctionnalités spécifiques se fait sentir.

Il est donc important de ne pas penser en termes de "gagnant" ou "perdant" entre open-source et propriétaire. Chacun a un rôle pertinent. La survie du modèle propriétaire est effectivement importante pour l'écosystème global : elle garantit un flux d'investissement financier, de la R&D et un niveau de service que le seul bénévolat open-source aurait du mal à fournir à grande échelle. De nombreux développeurs open-source sont employés par des entreprises commerciales, souvent éditrices elles-mêmes de solutions propriétaires -- cela montre bien l'interdépendance des deux mondes. Sans produits propriétaires rentables pour financer les salaires, bien des projets libres manqueraient de contributeurs à temps plein. Et sans l'apport des logiciels libres, bien des produits propriétaires coûteraient beaucoup plus cher à développer et manqueraient d'interopérabilité.

Du point de vue d'un professionnel de l'informatique, il est indispensable de comprendre ces deux modèles : savoir tirer parti des solutions open-source (parce qu'elles sont omniprésentes dans les infrastructures modernes), tout en reconnaissant les situations où une solution propriétaire s'impose ou apporte une valeur ajoutée décisive. L'approche pragmatique consiste à évaluer au cas par cas en fonction des objectifs : ouvrir le code peut stimuler l'adoption et l'innovation, tandis que fermer le code peut être nécessaire pour financer, sécuriser ou maîtriser un produit. Souvent, la solution optimale réside dans une combinaison intelligente -- par exemple, utiliser un socle open-source standard et bâtir dessus des modules spécifiques propriétaires, ou proposer un logiciel libre tout en vendant des services premium.

En définitive, open-source et propriétaire ne sont pas des ennemis irréconciliables, mais deux facettes complémentaires de l'informatique d'aujourd'hui.


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